Il était une fois … ainsi commence les plus beaux contes. Celui-ci est persan, daté du XVIe siècle. Il a pour titre « Voyages et aventures des trois Princes de Serendip ».
Envoyés par leur roi de père découvrir le monde, il leur a fallu composer avec toutes sortes d’événements accidentels qui se présentaient à eux. Tenez, par exemple, un des jeunes princes croit déduire un beau matin qu’un chameau borgne les avait précédés sur la piste. Excréments ? de chameau, facile ! mais borgne, pourquoi ? Notre Rouletabille princier observe que l’herbe n’a été broutée que sur la gauche du chemin, laissant une belle herbe intacte sur la droite. Plus loin, les trois compères retrouvent le chamelier en lui faisant part des résultats de leurs investigations. Celui-ci fou de rage pense immédiatement qu’il vient de tomber sur les voleurs de son chameau perdu parce que borgne. Il est question de pendaison, en ce temps là on ne plaisantait pas en Orient Extrême avec le vol de chameau ! Jusqu’au moment précis où la brave bête refit son apparition en redescendant cahin-caha de la colline. Soulagement général, le chamelier reconstitue son cheptel, son outil de labeur, et les princes de Serendip échappent au châtiment tout en ayant expérimenté à leur profit tout le vaste champ que seules curiosité, intelligence instantanée, capacité de déduction, intuition et jugeote permettent d’explorer. C’est bel et bien ça la sérendipité, une suite cohérente d’effets en cascade née d’une incohérence, appelée aussi, selon le cas, coup de bol, innovation, découverte, percée technologique.
Vous pensez alors peut-être comme moi à ce mystérieux ARN-messager qui révolutionne la vaccination et qui devrait nous aider à retrouver nos vies de lézards en terrasses ensoleillées, raisons de croire en l’avenir, se reconstruire, s’embrasser, entreprendre comme aux plus beaux jours d’avant … Eh bien ! S’il est une découverte qui mérite l’hommage des trois princes de Serendip, c’est bien cet ARN-messager. Il fut découvert vers 1960 par l’immense professeur François Jacob de l’Institut Pasteur. Parti pour les USA afin d’affiner et valider sa découverte - les grandeurs et servitudes de la recherche dans notre beau pays remontent à loin – il se lia d’amitié avec son collègue Sydney Brenner. C’est ainsi qu’il rapporte dans ses mémoires, son moment de sérendipité sur la plage de Pasadena :
« Rien à faire, nous n’y arrivions pas. Nous avions beau répéter l’expérience, la modifier, changer un détail ici ou là , nous ne pouvions parvenir à isoler ce fameux ARN-messager. Nous étions là affalés sur le sable. Échoués au soleil comme des baleines qui ont raté la passe. Je me sentais la tête vide. Le front ridé, ses gros sourcils froncés, l’air mauvais, Sydney regardait l’horizon sans un mot » … passe un long moment d’hébétude jusqu’à ce que soudain : « Sydney bondit comme un diable et hurle : Le magnésium ! C’est l’magnésium ! » … Eurêka, c’était bel et bien le dosage en magnésium, sous-estimé, négligé peut-être, qui transforma en un éclair une découverte inaboutie en percée conceptuelle majeure.
Merci aux jeunes princes de Serendip d’avoir permis que l’ARN soit le messager de tant d’espoir, que les tartes soient Tatin et qu’Estevao retrouve notre bleu (pour retrouver l’histoire de Jules c’est par ici).
« Les gens qui veulent fortement une chose sont presque toujours bien servis par le hasard »
- Honoré de Balzac
C.H